
Pierre Mignard, auteur du modèle, peintre anonyme, deuxième moitié du XVIIe siècle, Musée Carnavalet, Histoire de Paris (© Paris Musées, Musée Carnavalet – Histoire de Paris)
Le cardinal-ministre de Richelieu a voulu redonner à la France sa grandeur et son éclat. Il a lutté contre le parti protestant, qui formait un Etat dans l’Etat. Il s’est s’opposé aux grands qui faisaient passer leurs intérêts personnels avant ceux de la monarchie. Par sa politique européenne, il a voulu abaisser la Maison de Habsbourg, qui encerclait le royaume de France. Mais à sa mort, le 4 décembre 1642, Richelieu est loin d’avoir terminé son œuvre. Sur son lit de mort, il recommande à Louis XIII de porter son choix sur Mazarin, en qui il a reconnu « une tête à gouverner quatre empires » ! Toutefois, ce dernier a été tout autant critiqué que son prédécesseur, voire davantage, notamment en raison de ses origines italiennes. Plus de quatre mille mazarinades ont été publiées à son encontre. Au XVIIIe siècle encore, sa légitimité demeure très contestée. Nous allons voir pourtant que cet étranger tant décrié a réussi à mener à bien l’ambition politique que Richelieu avait pour la France et qu’il peut être considéré comme le digne continuateur du cardinal-ministre.
Le choix de la France
Mazarin entretient de nombreuses relations avec les Espagnols, en raison de leur présence dans toute l’Italie. Grand admirateur de Richelieu, il va pourtant faire progressivement le choix de la France. Tout en poursuivant des études de droit, Mazarin s’engage au service du pape Urbain VIII (1623-1644). Lors de l’affaire de la Valteline en 1624, les Français prennent le parti des Grisons protestants contre les Valtelins, qui sont catholiques mais soutenus par les Espagnols. Le pape Urbain VIII envoie des troupes en tant que force d’interposition. L’année suivante, le jeune Mazarin obtient un poste de capitaine d’infanterie et se fait remarquer par son aptitude à gérer les troupes.
Mazarin joue ensuite un rôle déterminant dans la guerre de succession de Mantoue, qui éclate après la mort du duc Vincent en 1627 dont les domaines comprennent le duché de Mantoue et le marquisat de Montferrat. Le comte-duc Olivarès veut récupérer Mantoue, afin de renforcer la position de l’Espagne dans cette région stratégique. Mais l’héritier le plus proche est Charles de Gonzague (1580-1637), duc de Nevers. De son côté, le duc de Savoie ambitionne de mettre la main sur Montferrat au nom de sa petite-fille Marguerite et s’allie à l’Espagne. Mazarin est envoyé par la légation papale pour apaiser les tensions entre ces puissances rivales. Les négociations sont difficiles… Le 26 octobre 1630, constatant que le marquis de Santa Cruz, représentant de l’Espagne, hésite à envoyer ses hommes sur le champ de bataille, Mazarin souligne la puissance des forces françaises, fortes de 20 000 combattants ! Puis il lance son cheval au galop entre les deux camps en criant « Pace ! Pace ! » (la Paix ! la Paix !). Ce coup de maître diplomatique va le rendre célèbre dans toute l’Europe.
Richelieu lui-même n’est pas insensible à cette habile prouesse. Le 18 janvier 1631, il reçoit chaleureusement Mazarin, qui séjourne un mois à Paris en vue des négociations concernant le traité de Cherasco (6 avril 1631), lequel doit mettre fin à la guerre de succession du duc de Mantoue. Mazarin revient une deuxième fois à Paris en mai 1632, pour finaliser la cession de Pignerol à la France. En 1634, il est nommé vice-légat d’Avignon, puis nonce à Paris, où il est chargé de représenter les intérêts du Saint Siège. Il a une double mission à remplir : persuader les Français de rompre leurs alliances avec les princes protestants et empêcher le royaume de France d’entrer dans une guerre ouverte contre les Habsbourg. Mais Mazarin ne réussit pas à empêcher le conflit armé entre les deux grandes puissances. La Bataille d’Avins, le 19 mai 1635, marque l’entrée officielle de la France dans la guerre de Trente Ans. Mazarin est accusé par l’Espagne de soutenir la France et le pape le rappelle à Rome.
Richelieu a reconnu en Mazarin l’étoffe d’un grand diplomate, capable de le seconder dans le combat décisif qu’il a entrepris contre la Maison de Habsbourg et contre les grands du royaume. Quant à Mazarin, il est un grand admirateur du cardinal-ministre et son choix pour la France est une évidence. Ces deux grands hommes se sont trouvés. Richelieu le fait revenir à la fin de l’année 1639 et, cette fois-ci, il n’a pas l’intention de le laisser repartir ! Mazarin obtient ses premières lettres de naturalité, qui lui permettent de commencer à toucher des bénéfices ecclésiastiques, ceux de l’abbaye Saint-Médard de Soissons. C’est une période de test pour Mazarin : Louis XIII et Richelieu lui confient plusieurs missions, dont il s’acquitte avec succès. Il contribue aussi à développer la politique culturelle de la France en facilitant les relations avec l’Italie. Un an plus tard, le 16 décembre 1641, le pape Urbain VIII le nomme cardinal, sur recommandation de Louis XIII et du cardinal-ministre. Le roi et son ministre apprécient en effet beaucoup Mazarin. Les missions qu’il a remplies avec succès leur ont prouvé qu’il était un homme de confiance sur lequel ils pouvaient compter.
Mazarin ministre d’Anne d’Autriche
Le 5 décembre 1642, Mazarin est nommé par le roi Principal Ministre d’Etat, comme l’avait recommandé Richelieu. Le nouveau ministre annonce que la même politique sera poursuivie. Louis XIII décède quelques mois après, le 14 mai 1643. Quelques jours avant de mourir, le roi a nommé sa femme Anne d’Autriche régente, mais lui a imposé un Conseil inamovible de cinq ministres, inamovibles pendant toute la minorité du jeune Louis XIV. Toutefois, quatre jours après la mort de Louis XIII, la reine fait casser le testament au cours d’un lit de justice et Mazarin devient son principal ministre, le chef de son conseil.En effet, ce dernier a su gagner sa confiance. Elle apprécie son caractère affable et ses manières raffinées. Elle a par ailleurs reconnu en lui un serviteur fidèle et dévoué, au service de la grandeur de la France. En 1646, elle lui confiera même l’éducation du jeune roi.
Mais c’est un véritable coup de théâtre lorsque, seulement trois mois après son entrée en fonction, Mazarin est confronté à la Cabale des importants, qui veulent l’éjecter du gouvernement ! Le ministre exige de nouvelles lettres de naturalité, qui lui donnent le droit d’exercer des emplois publics et de jouir de nombreux bénéfices ecclésiastiques.
La Lutte contre les Habsbourg
Anne d’Autriche s’était opposée à la politique du cardinal-ministre, qui voulait contrecarrer la volonté d’hégémonie de la puissante maison de Habsbourg. Mais son attitude change au contact de Mazarin, qui a su lui montrer tout l’intérêt de cette politique européenne, ce qui va être d’un grand bénéfice pour la France. Sous son influence, elle en comprend l’intérêt.
Le 19 mai 1643, le duc d’Enghien (futur grand Condé) met en déroute la redoutable infanterie espagnole à Rocroi, dans les Ardennes. Deux mois plus tard, la prise de Thionville, permet d’ouvrir la route vers l’Allemagne. Les années suivantes, Condé et Turenne réussissent à se rendre maîtres d’une trentaine de villes allemandes qui étaient passées sous domination autrichienne. En 1648, Turenne envahit la Bavière et Condé écrase les Espagnols à Lens. Acculé, l’empereur Ferdinand III doit se résigner à signer les Traités de Westphalie (octobre 1648). Dix ans plus tard, Mazarin renouvelle les clauses de ces accords avec la mise en place de la Ligue du Rhin, destinée à continuer d’affaiblir les positions de l’empereur du Saint-Empire romain-germanique et de protéger les princes allemands en cas d’agression.
La politique de Mazarin vis-à-vis des protestants et des jansénistes
On ne peut pas dissocier la lutte contre les Habsbourg de la question protestante, car la religion est alors utilisée comme une arme par les Espagnols, notamment pour soulever les Provinces-Unies et les Grisons contre la France. Ils font en effet courir des rumeurs selon lesquelles les Français persécuteraient les protestants… La régente Anne d’Autriche et son ministre décident au contraire de poursuivre la politique de tolérance voulue par Richelieu. Rappelons que la paix d’Alès en 1629 a maintenu la liberté de culte pour les réformés et a mis fin aux guerres de Religion. Dès le mois de juillet 1643, la régente du royaume et son ministre font publier une déclaration royale en faveur des protestants, qui sera renouvelée en en 1652.
Mazarin poursuit la lutte de Richelieu contre les jansénistes et refuse de laisser les gens d’Eglise s’immiscer dans les affaires de l’Etat. Les partisans de ce mouvement religieux voulaient en effet limiter l’absolutisme royal. En 1649, Nicolas Cornet, syndic de la Sorbonne, dénonce cinq affirmations suspectes, censées résumer les thèses de l’Augustinus. Elles sont condamnées en 1653 par le pape Innocent X, ainsi que deux propositions de l’ouvrage d’Antoine Arnaud : De la fréquente communion. Mazarin est également opposé à la Compagnie du Saint Sacrement, qui sera dissoute après sa mort.
La lutte contre les grands insoumis
Richelieu a fait de la lutte contre l’orgueil des grands un des fers de lance de son action au service de la monarchie. Malgré sa volonté de mener une politique de conciliation, Mazarin est amené à poursuivre avec beaucoup de fermeté ce combat, que La Rochefoucauld qualifie de véritable « Révolution ».
Le conflit s’amorce en juin 1648 avec la Fronde parlementaire qui s’insurge contre un nouvel impôt. Les cours souveraines du Royaume (le Parlement, la chambre des comptes, le Grand conseil et la cour des aides) rédigent une Déclaration en 27 articles qui vise à limiter l’absolutisme royal. En représailles, Paris est assiégée par l’armée royale. Le 26 août 1648, Anne d’Autriche décide de faire arrêter les parlementaires les plus irréductibles. Une émeute éclate et la capitale se retrouve sous les barricades. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649, Anne d’Autriche s’enfuit avec le jeune roi et son principal ministre à Saint-Germain-en-Laye. Ce dernier est déclaré par les frondeurs « perturbateur de l’ordre public ». Les parlementaires finissent toutefois par se soumettre et les partis concluent la paix de Rueil (11 mars 1649), suivie de la paix de Saint-Germain (1er avril 1649). La cour rentre à Paris au mois d’août.

Mais cette trêve est de courte durée. En janvier 1650, la Fronde des princes, qui succède à la Fronde parlementaire, est déclenchée par l’arrestation de l’orgueilleux Condé. En effet, à la suite de ses victoires, il ne cesse de réclamer des récompenses pour lui et les siens. Sur ordre d’Anne d’Autriche, Condé est arrêté avec son frère Conti et son beau-frère Longueville.
La Grande Mademoiselle et la duchesse de Chevreuse, ainsi que l’épouse et la belle-sœur de Condé soulèvent les provinces (Bourgogne, Normandie, Guyenne). Commence alors une période très éprouvante pour la cour, qui est obligée de se déplacer afin de réprimer ces nombreux soulèvements. Mazarin finit par libérer les princes en février 1651, mais il est obligé de s’enfuir à Brühl, où il est hébergé par l’Electeur de Trèves. Sa tête est mise à prix 150 000 livres. Afin de réunir la rançon, une partie de ses riches collections et de sa bibliothèque est vendue.
C’est un nouveau coup de théâtre, lorsque Condé, qui a pris la tête des princes, s’allie avec Philippe IV d’Espagne et Olivier Cromwell, lequel a instauré un gouvernement républicain en Angleterre en 1649. Lors de la bataille de la porte Saint-Antoine le 5 juillet 1652, qui oppose l’armée royale commandée par les maréchaux de Turenne et l’armée des princes menée par Condé, la Grande Mademoiselle n’hésite pas à faire tirer les canons sur son propre cousin Louis XIV !
Mazarin toutefois continue à gouverner par l’intermédiaire d’Anne d’Autriche et de ses fidèles collaborateurs Hugues de Lionne, Michel Le Tellier et Zongo Ondedei. Durant l’été 1652, la région parisienne est ravagée par une épidémie de typhoïde, qui met fin au conflit et favorise le retour dans la capitale de la cour, lasse de la guerre civile, puis celui du principal ministre le 3 février 1653.

Le dieu Mercure apportant des palmes et des lauriers au pied d’un autel décoré aux armes de Mazarin et sur lequel est placé son portrait, encadré par Apollon et Minerve, Grégoire Huret, Musée Carnavalet, Histoire de Paris (© Paris Musées, Musée Carnavalet – Histoire de Paris)
Durant la fronde, Mazarin a été ridiculisé à travers de nombreux pamphlets et des gravures satiriques. La symbolique de ses armoiries a été détournée pour qualifier le ministre de « bourreau ». Elles étaient en effet constituées d’un faisceau de verges (faisceau se dit mazzo en italien) et d’une hache, attributs des licteurs de la Rome antique qui constituaient l’escorte des consuls. De nombreux stéréotypes circulaient par ailleurs à cette époque sur les étrangers qui, soi-disant, s’adonnaient aux vices. Anne d’Autriche fut elle aussi victime de pamphlets acerbes. Des contre-pamphlets furent certes rédigés par Hugues de Lionne, afin de retourner l’opinion publique en faveur du ministre, mais ils furent insuffisants pour endiguer ce déferlement de haine à son encontre.
L’œuvre de Mazarin enfin reconnue
En 1656, Olivier Cromwell, résolu de se placer du côté du plus offrant, hésite entre l’Espagne et la France. Finalement, par le Traité de Paris (23 mars 1657), l’Angleterre et la France décident de s’allier pour attaquer les villes côtières de Flandre, qui est alors sous domination espagnole. En cas de victoire, Dunkerque reviendra à l’Angleterre et Gravelines à la France. L’année suivante, lors de la bataille des Dunes, Turenne réussit à battre les Espagnols et la Flandre passe aux mains des Français. Mazarin estime qu’il est temps de négocier. Le Traité des Pyrénées, signé le 7 novembre 1659, qui met fin à vingt-cinq ans de guerre franco-espagnole, est la consécration de sa carrière politique et diplomatique. Il est suivi du mariage de Louis XIV et de l’Infante Marie-Thérèse, célébré le 9 juin 1660 à Saint-Jean-de-Luz.
Au terme de dix-huit années de luttes éprouvantes, le ministre a remporté une très grande victoire. Le 10 août suivant, le Parlement de Paris, son ennemi juré, vient lui rendre hommage. Digne et louable continuateur de Richelieu, Mazarin a mené à bien la politique de son prédécesseur. Il meurt au château de Vincennes, le 9 mars 1661.

Le cardinal de Mazarin et ses riches collections d’œuvres d’art, 1659, Robert Nanteuil graveur, François Chauveau dessinateur, 1659, Musée Carnavalet, Histoire de Paris (© Paris Musées, Musée Carnavalet – Histoire de Paris).
A l’image de Richelieu, Mazarin a été un grand collectionneur. A sa mort, sa fortune est estimée à quarante millions de livres. Il en lègue une partie à Louis XIV, dont le magnifique diamant de plus de 50 carats, le Sancy, aujourd’hui conservé au musée du Louvre. Dans son testament, il consacre une partie de sa fortune à la fondation du collège des 4 Nations à Paris, l’actuel Institut de France. Construit entre 1662 et 1688, cet établissement était destiné à l’instruction gratuite de soixante gentilshommes des quatre nations, réunies à l’obédience royale par les traités de Westphalie (1648) et le traité des Pyrénées (1659), afin de favoriser leur intégration au royaume de France. Richelieu a fondé l’Académie française, en vue d’améliorer la langue française. Avec la fondation de ce collège, Mazarin a poursuivi la politique culturelle de son prédécesseur et œuvré à son tour pour la grandeur de la France. Richelieu et Mazarin partageaient la même ambition. Tous les deux étaient au service du rayonnement de la France et ont exécuté un plan bien pensé pour remplir leur objectif.

Vue du collège des 4 nations, L. Roger graveur, Hean Testard dessinateur, Editeur Le Campion, entre 1787 et 1789, Musée Carnavalet, Histoire de Paris (© Paris Musées, Musée Carnavalet – Histoire de Paris).
© Marie-Pierre Terrien
