Le maréchal de Richelieu (1696-1788)

Portrait du maréchal de Richelieu

Homme des Lumières, le troisième duc de Richelieu, Louis François Armand de Vignerot (1696-1788) en a l’esprit raffiné et brille par son sens de la répartie. C’est un familier du monde des salons et de la cour, qu’il aime divertir par ses calembours. La Vie privée du Maréchal de Richelieu et ses Mémoires authentiques (qui couvrent les années 1725 à 1747) nous permettent d’avoir connaissance des faits et des anecdotes qui jalonnent sa vie. Sa correspondance avec son ami Voltaire (1694-1778) apporte par ailleurs un éclairage sur sa riche personnalité, ses goûts artistiques et ses multiples centres d’intérêt.

Libertin, le troisième duc de Richelieu est célèbre pour ses aventures amoureuses. Le Maréchal n’en demeure pas moins un homme de guerre valeureux, qui s’est illustré sur plusieurs champs de bataille. Jouissant d’une rare longévité, il accomplit une carrière militaire bien remplie et se distingua en qualité de gouverneur de provinces. Suivant la voie tracée par son aïeul, il fut également un grand défenseur de l’Académie française. Il a également hérité du cardinal de Richelieu le goût des arts et des lettres.

Un homme de guerre valeureux

Durant la guerre de Succession de Pologne (1733-1738), Richelieu se fait remarquer au siège de Kehl (1733), ce qui lui vaut d’être promu maréchal de camp (1738). Lors de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), il se distingue à Dettingen (1743), puis contribue grandement à la victoire française de Fontenoy sur les troupes anglo-hollando-autrichiennes (1745). Le marquis d’Argenson vante sa bravoure et le qualifie de « vrai Bayard ».

Au mois de septembre 1748, Richelieu arrive à Gênes. Il vient remplacer le duc de Boufflers, décédé le 6 juillet, qui a délivré la ville des Autrichiens, mais sans avoir eu le temps de les chasser. Il parvient à résister au général anglais, le comte de Brown, et sort vainqueur de plusieurs combats. Délivrée, Gênes lui décerne des honneurs exceptionnels. Sa statue, réalisée par Scafini, est érigée dans le grand salon du Palais du Gouvernement. Les Génois demandent pour leur libérateur le bâton de maréchal de France, qu’il obtient en 1748.

Au début de la guerre de Sept Ans (1756-1763), le Maréchal organise l’expédition de Minorque et prend Port-Mahon au mois de juin 1756. La victoire donne lieu à de multiples réjouissances. Louis XV fait célébrer un Te Deum en son honneur et vante ses prouesses.

L’année suivante, le Maréchal est désigné pour mener la campagne en Allemagne. Suite à la bataille de Hastenbeck le 26 juillet 1757, il oblige l’armée anglo-hanovrienne du duc de Cumberland à capituler. Le traité de paix de Kloster Zeven est conclu le 7 septembre 1757 entre la France et plusieurs états allemands. Cumberland doit promettre de ne plus envoyer ses troupes jusqu’à la fin de la guerre. Mais son successeur, le duc de Brunswick, ne respecte pas cet accord, prétextant le pillage du Hanovre par les troupes de Richelieu. A son retour en France, le Maréchal met fin à sa carrière militaire.

Diplomate et gouverneur de provinces

Le duc excelle dans le domaine diplomatique. Entre 1725 et 1728, il est ambassadeur extraordinaire à Vienne auprès de l’empereur. Il décide l’Autriche à garder la neutralité et travaille à sa réconciliation avec la France. Sa mission est une réussite et, à son retour, Louis XV l’appelle Son Excellence. Au mois de décembre 1746, envoyé en mission à Dresde, il est chargé de demander pour le dauphin Louis la main de Marie-Josèphe de Saxe, fille du roi de Pologne Auguste III. Il doit aussi engager ce dernier à entreprendre pour la France des propositions de paix auprès de la cour impériale. Il réussit brillamment dans cette négociation, qu’il est même chargé de suivre à son retour à Paris.

Le duc de Richelieu joue un rôle non négligeable dans le gouvernement des provinces, en tant que lieutenant général du Languedoc (1738-1755), où il devient le représentant de la souveraineté royale. Il déploie là encore beaucoup de diplomatie, afin d’apaiser les tensions entre le clergé et le parlement. Au mois de février 1750, il reçoit du roi l’ordre de rompre la séance des Etats du Languedoc, s’ils continuent à résister à la levée de l’impôt du vingtième.

Le Maréchal doit également résoudre l’épineuse question protestante, qui s’est aggravée suite à la révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Le ministre Saint-Florentin a prescrit des mesures de persécution à l’encontre des protestants. Toutefois, le duc n’a pas l’intention de les appliquer, car il veut stopper leur exil. Il prône plutôt la modération. Mais la volonté d’apaisement du duc de Richelieu a « scandalisé les évêques rigoristes et consciencieux », qui exigent « des abjurations formelles avant que de baptiser les Languedociens soupçonnés d’hérésie ».

En 1755, Richelieu est nommé gouverneur de Guyenne et de Gascogne. Il est tenu là encore de mettre un terme aux troubles liés à la religion réformée. Sa volonté d’apaisement fait écho aux mesures prises par son aïeul le cardinal-ministre, tolérant avec les huguenots dans la mesure où ils se tenaient tranquilles : c’est parce qu’il estimait le parti protestant dangereux qu’il supprima leurs privilèges politiques et militaires. Mais il eut l’intelligence de maintenir la liberté de culte, alors qu’il était talonné par les dévots pour révoquer l’Edit de Nantes. A son tour, le Maréchal combat les troubles religieux en vue de maintenir l’ordre.

La question de la tolérance est posée avec force par de nombreux philosophes des Lumières. Dans les lettres qu’il adresse à Richelieu, Voltaire dénonce le despotisme de son temps. Ses combats sont devenus célèbres. Le « don Quichotte des malheureux » se révolte contre toutes les injustices et le fanatisme. Il apprécie d’autant plus son ami, qu’il sait se montrer indulgent. Défenseur des persécutés, il a souvent recours à lui, afin de venir en aide à tous ceux qu’il estime victimes d’injustice : Rochette, les Calas et les Sirven, ou encore le chevalier de la Barre.

Un défenseur de l’Académie française

Le Maréchal est un farouche partisan de l’Académie française, fondée en 1635 par son aïeul, le grand Cardinal. Il est élu à l’âge de vingt-quatre ans, le 14 mai 1720. Plusieurs historiens lui ont reproché son orthographe, en réalité beaucoup de ses soit disant « fautes » étaient des archaïsmes tolérés, voire même adoptés par les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie…

Il intervient activement au sujet des candidatures présentées et veille également à son bon fonctionnement. En 1749 il fait ajouter une règle, afin d’éviter les tricheries au cours de l’élection des candidats. En 1752 les statuts de l’Académie sont révisés et le Maréchal est chargé de les présenter au roi.

Le goût des arts et des lettres

Le troisième duc de Richelieu, brillant général, a également le goût des arts et des lettres. Dans ce domaine, il a des points de ressemblance avec son grand-oncle le Cardinal. Ses hôtels particuliers de Paris et de Bordeaux, ses châteaux d’Ile-de-France et du Poitou attestent amplement de quel goût raffiné il les entourait.

En raison de son exceptionnelle longévité, le Maréchal traverse toutes les modes, il est curieux des nouveautés les plus hardies et ouvert à tous les courants artistiques. Adepte notamment du néoclassicisme qui se développe dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, il fait construire en 1752, dans sa propriété de Gennevilliers, un petit temple en forme de rotonde, inspiré de l’Antiquité. C’est par ailleurs grâce à lui que Bordeaux est dotée d’un grand théâtre entouré d’un péristyle, exécuté par l’architecte Victor Louis (1731-1800) dans le nouveau style à la mode.

Promu premier gentilhomme de la Chambre du Roi à partir du mois de décembre 1743, il fait partie des intimes de Louis XV et il a la haute direction des fêtes et des spectacles de la Cour. Le Maréchal est le protecteur des hommes de lettres, à l’image de son aïeul. Son ami Voltaire lui en sera toujours reconnaissant.

Un collectionneur passionné

Richelieu a eu l’occasion d’enrichir ses goûts artistiques au cours de ses voyages dans les grandes capitales culturelles européennes. Il possédait un plan du Palais de Vienne et de ses environs de 1725, souvenir de son ambassade. Lorsqu’il fut reçu à Dresde en 1746, c’est le goût français qui régnait alors à la Cour. Auguste II et Auguste III ont constitué une des plus grandes collections du monde et cette capitale culturelle était renommée notamment pour sa Gemäldegalerie Alte Meister, riche galerie de peintures des maîtres anciens les plus célèbres.

Richelieu et Elisabeth de Guise, qu’il a épousée en 1734, ont été reçus à la cour de Lorraine avec Voltaire. Le roi de Pologne Stanislas Leszczynski, beau père de Louis XV, résidait au château de Lunéville. L’aménagement de cette belle demeure a été entrepris sous le règne de Léopold (1697-1729). Stanislas transforma le parc, qui fut embelli de nouveaux parterres et de pavillons à la forme exotique, dans le goût du 18e siècle.

Le Maréchal a rassemblé plus de 900 tableaux, complétés par une cinquantaine de miniatures et gouaches et plus de trois mille estampes. Sa collection de médailles rappelle son intérêt pour les portraits. La numismatique était alors la curiosité savante par excellence. En effet, les monnaies offrent un intérêt historique et iconographique, car elles permettent, au même titre que la peinture, d’immortaliser des personnages de renom. Depuis la fin du siècle précédent, la « République des médailles » désigne l’ensemble des amateurs et connaisseurs de médailles.

Particulièrement riche et variée, la collection de porcelaines du Maréchal présentait toutes les formes et toutes les variétés, la porcelaine de Saxe, la porcelaine de Sèvres et de Chantilly, mais aussi l’ancien japon de couleur, le bleu céleste d’ancien de Chine, le céladon, l’ancien bleu et blanc, les laques… Ces chinoiseries diverses complétaient le magnifique cabinet chinois que Richelieu fit aménager dans son hôtel de la Place Royale et qui était considéré au 18e siècle comme une des curiosités de la capitale. Il le fit ensuite transporter dans son hôtel d’Antin. Les panneaux sont aujourd’hui conservés au Musée Carnavalet à Paris.

A l’image de son arrière grand-oncle le Cardinal, le Maréchal fut un personnage brillant dans de nombreux domaines, à la fois grand militaire, grand diplomate, promoteur des arts et protecteur des gens de lettres. Mais il fut lui aussi très controversé. Les témoignages à son sujet sont contradictoires, dithyrambiques ou au contraire très critiques. Grand général couronné de succès et aimé des femmes, il s’attira en effet de nombreuses jalousies. Son succès à la bataille de Fontenoy lui valut de nombreux ennemis…

Ces critiques furent relayées au siècle suivant, notamment par Barbey d’Aurevilly (1808-1889), qui porta à son tour un jugement peu objectif à son sujet. L’éclat de ses victoires a été également terni par de nombreuses inimités notamment celles de Madame de Pompadour, de Maurepas, Duclos, d’Alembert ou encore du ministre de la guerre d’Argenson…, et aussi, selon le marquis de Condorcet, par les intrigues et les rivalités d’une « cour corrompue ». Pourtant, c’est grâce à cet homme d’une grande culture, le château de Richelieu a connu au siècle des Lumières une véritable renaissance.

Le château de Richelieu au 18e siècle, vu des parterres (cliché Louis d’Astorg)

Pour en savoir plus : Marie-Pierre Terrien, Richelieu, le cardinal-ministre, sa cité idéale, son héritage, Editions La Simarre, 2021.