Richelieu

Au début du XVIIe siècle s’élevait dans le parc de Richelieu un château édifié par les ancêtres du Cardinal en un lieu appelé au Moyen Age dives locus, c’est à dire « riche lieu », qui donnera son nom à la famille du Plessis. A la naissance d’Armand-Jean du Plessis (1585-1642), le domaine de Richelieu n’est pas très étendu. Il comprend le château de Richelieu, les terres qui l’entourent et trois seigneuries vassales : Mausson (à proximité de Richelieu), Chillou (à Jaulnay) et Coussay (près de Mirebeau). Lorsqu’il devient cardinal en 1622, Richelieu jouit d’importants revenus. Il achète les terres et seigneuries situées autour de Richelieu, afin de se constituer un vaste domaine qui est érigé en duché-pairie en 1631.

Un programme ambitieux
Attaché à la maison familiale où il a passé une partie de son enfance, le cardinal de Richelieu décide vers 1625 de l’agrandir. En effet, en 1624 il est entré au service du Roi et il devient bientôt son principal ministre. Son ascension politique le pousse à un projet grandiose, capable de rivaliser avec les plus belles demeures de son époque.
Richelieu ne se contente pas d’agrandir le château familial. Lors de la journée des dupes, le 10 novembre 1630, Louis XIII place sa confiance en son ministre, élimine ses adversaires politiques et contraint la reine mère à l’exil. Au lendemain de cette journée décisive, Richelieu obtient du roi l’autorisation de faire construire un « bourg clos de fossés et de murailles », en remerciement de ses nombreux services. La ville est fondée sur un terrain vierge, en bordure de la rivière du Mable. Les travaux avancent très vite. En 1638, les rues sont tracées, les halles, l’église et l’auditoire sont achevés. C’est un brillant architecte, Jacques Lemercier (vers 1585-1654) qui est chargé du projet du Cardinal. Il deviendra l’architecte officiel de Louis XIII. Son séjour à Rome, entre 1607 et 1614, finit de lui donner une solide formation. Il trace le plan de la ville, ses frères Pierre et Nicolas dirigent les travaux, tandis que le plan des maisons est dessiné par l’entrepreneur Jean Barbet.
Avec le château, la ville doit refléter la grandeur de la monarchie. Sa construction a été souhaitée par Louis XIII. En effet, il participe à son édification en payant douze maisons qu’il donne au Cardinal par lettres patentes du mois d’octobre 1631.

La Grande Rue de Richelieu, bordée d’hôtels particuliers

Hôtel particulier de la Grande Rue

La ville (environ 610 sur 380 mètres) présente des particularités qui la distinguent des modèles urbains antérieurs ou contemporains. Elle s’organise autour de deux places symétriques, la place du Marché et la place des Religieuses, situées à égale distance de la rue Traversière. Au XVIIe siècle, elles étaient nommées Place Cardinale et Place Royale. Ainsi, les deux fondements du pouvoir politique de la France, représentés par Louis XIII et son ministre, ont été transposés dans le plan de la ville. Dans l’axe principal orienté nord-sud, la Grande Rue relie deux places carrées. Elle est bordée par vingt-huit hôtels tous identiques,réservés aux notables qui soutenaient la politique de Louis XIII et de Richelieu.

Une ville dotée de privilèges et de fonctions urbaines
Richelieu incite les habitants à venir s’installer dans sa ville nouvelle, par l’annonce de nombreux privilèges :
– des exemptions fiscales ( la ville fut déclarée franche de taille et de gabelle),
– la création de deux marchés hebdomadaires et de quatre foires annuelles,
– un bien de première nécessité, l’eau. La ville est construite sur les bords du Mable. Par ailleurs, dès sa fondation, la ville est approvisionnée en eau potable grâce à la fontaine de Bisseuil, située à proximité du château.
En 1634, Richelieu fait transférer dans sa ville le grenier à sel de Loudun pour la perception de la gabelle, l’élection de Mirebeau pour la perception de la taille, ainsi que la justice, qui était auparavant sous la juridiction du siège royal de Saumur. La ville est dotée d’une Académie, établissement réservé aux jeunes nobles de la région. L’enseignement y est dispensé en français. Relais  de l’Académie Française, fondée par Richelieu lui-même en 1635, elle avait pour but de développer la langue française. Louis XIII autorisa sa fondation par deux déclarations de 1640 et la charge de l’Académie fut confiée à Nicolas Le Gras.

L’ensemble ville-château était régi par les mêmes règles architecturales. Il formait aussi un système spatial indissociable : La cité fut construite près du Mable, qui alimentait  les douves, et elle était approvisionnée en eau potable grâce à la source de Bisseuil, située à proximité du château. Un réseau hydraulique très perfectionné traversait le parc avant d’alimenter la ville..

A la mort de Richelieu en 1642, qui serait tenté en effet de venir habiter dans cette ville éloignée de la capitale, située au fin fond du Poitou, et privée de grands axes de communication ? Les notables s’empressent de revendre les hôtels particuliers de la Grande Rue. Lors d’un voyage qu’il entreprend en 1663, La Fontaine écrit à son épouse qu’« elle est désertée petit à petit ». Ce sont les familles de la région qui vont racheter à la fin du XVIIe siècle ces hôtels laissés à l’abandon pendant plusieurs décennies et vendus à bas prix. Ils ne valent plus que deux mille livres, leur prix a été divisé par cinq.

Au XVIIIe siècle, placée sous la protection des ducs de Richelieu, la ville devient prospère. Son château est réputé dans toute l’Europe. Les nombreux étrangers qui viennent l’admirer s’attardent dans la cité et en favorisent l’activité économique. La cité du Cardinal conserve ses privilèges. Sa population augmente et se diversifie. En 1795 seront recensés 3194 habitants. Il y a à Richelieu un nombre d’habitants aisés, composé du corps de la justice, des officiers de l’élection et de ceux du grenier à sel. On exerce aussi la chirurgie, qui participe à la santé publique, préoccupation des édiles. La ville a par ailleurs un collège, installé dans l’Ancienne Académie.
Les édifices publics sont entretenus régulièrement. La ville conserve son mur d’enceinte et voit son parcellaire se concentrer. L’augmentation du nombre d’habitants entraîne une modification du paysage urbain. Les hôtels particuliers de la Grande Rue sont transformés.

Le château de Richelieu par Jean Marot  (deuxième moitié du XVIIe siècle)

 

 

 

 

 

 

Le château de Richelieu par Pérelle (deuxième moitié du XVIIe siècle)

Au milieu du XVIIIe siècle, on assiste à un regain d’intérêt pour le château du Cardinal, qui s’explique par les nombreux travaux et embellissements réalisés par Louis-François-Armand de Vignerot (1696-1788), troisième duc de Richelieu. Libertin, il a le goût des Arts et des Lettres et s’entoure comme son aïeul des plus grands maîtres de son temps. Entre 1720 et 1740, le château du Cardinal connaît grâce à lui une véritable renaissance. Il est modernisé et mis au goût du siècle des Lumières. Le duc de Richelieu veut y transposer les magnificences de Versailles et de Marly.

De la destruction du château à nos jours
A la Révolution, une profonde césure survient dans le cours de l’histoire de Richelieu. La ville perd ses privilèges, désormais contraires aux nouveaux idéaux. Chef-lieu de canton, elle est simplement dotée d’une justice de paix, qui réside dans une partie des locaux de l’ancien auditoire, ainsi que d’une maison de sûreté. Cette cité conçue comme idéale est désormais confrontée à des conditions financières difficiles et à de nombreux problèmes, qui risquent de la rendre inhabitable. Elle n’a pas les moyens d’entretenir correctement ses édifices publics.
Autre source de problèmes : les eaux stagnent dans les douves et occasionnent ces flux d’air nauséabonds et malsains. En effet, les propriétaires de Richelieu y ont aménagé des jardins. Les petits murs de soutènement se sont écroulés dans les canaux et les fossés sont devenus un marais fangeux… Une partie des habitants de Richelieu, les plus fortunés, quittent la ville.
Sa parure monumentale a besoin d’être restaurée. L’ensemble ville-château, conçu comme un ensemble indissociable par son fondateur, est divisé : la municipalité assiste impuissante à la vente du château en 1805, puis à sa destruction par son acquéreur, Alexandre Bontron. Les collections du Cardinal de Richelieu sont dispersées. Le parc lui-même va être découpé, suite à de multiples transactions.
Lentement, la ville va pourtant se relever grâce à de nombreuses initiatives. Dans les années 1830, des élus entreprenants et audacieux n’hésitent pas à donner une véritable impulsion économique à la ville , ce qui entraîne une modification du paysage urbain. A partir de 1875, le parc est reconstitué grâce à Michel Heine, banquier parisien, qui rachète les différentes parcelles pour son gendre, le septième duc de Richelieu.

Au début du XXe siècle, la cité du Cardinal est devenue un pôle commercial pour la région. Les foires et des marchés y sont en progression constante. L’installation du chemin de fer en 1884 a largement contribué à son développement. Dans les années 1940, la ville compte plus de 180 boutiques. Toutefois, son patrimoine exceptionnel n’a pas la place qu’il mérite. La deuxième moitié du XXe siècle voit heureusement naître une réelle mobilisation pour réhabiliter ce chef d’œuvre d’urbanisme. En 1965, la municipalité obtient la création d’un secteur urbain sauvegardé. Il comprend la ville créée par le Cardinal, y compris le mur d’enceinte et les douves. L’ensemble de sa parure monumentale est classé Monument Historique.

La place du Marché réaménagée, ancienne Place Cardinale

Aujourd’hui, sa mise en valeur passe par de grands projets structurants, marqués par une volonté de souligner ce qui fait la spécificité de la ville. Ainsi, en 1986, l’aménagement de l’actuelle place Louis XIII, où se tenait auparavant le marché aux veaux, et les travaux de réaménagement de la place du Marché, réalisés en 2006-2007, qui ont eu pour objectif de lui redonner son aspect d’origine et réhabiliter ce modèle d’urbanisme du XVIIe siècle.

Pour en savoir plus : Marie-Pierre Terrien, Richelieu, histoire d’une cité idéale (1631-2011), Presses Universitaires de Rennes, 2011 et  Richelieu, la ville et son château, Editions Pays et Terroirs, 2016.