Le cardinal de Richelieu

Qui était le cardinal de Richelieu ?

Lorsque Richelieu (1585-1642) entre au Conseil du Roi en 1624, sa tâche s’annonce difficile. Pour redresser la situation en France et restaurer la grandeur de la monarchie française, il doit se battre sur tous les fronts. Il promet à Louis XIII de mettre tout en œuvre pour « relever son nom dans les nations étrangères, au point où il devait être ». Il est alors soutenu par la reine mère, dans son projet de voir refleurir les lys dans le royaume de France. Mais l’homme à la poigne de fer se fait aussi rapidement beaucoup d’ennemis, car son programme dérange. Attaqué de toutes parts, il est la cible des critiques, des intrigues et des tentatives d’assassinat…
Dès le XVIIe siècle, il est soit adulé soit méprisé, ange tutélaire de la France ou au contraire antéchrist destructeur du royaume. Ces préjugés à l’encontre de Richelieu ont été entretenus par Alexandre Dumas et Les Trois Mousquetaires, qui mettent en scène les intrigues du Cardinal… Ils ont fini par forger l’image d’un personnage peu sympathique, auréolé d’une légende noire, qui a traversé le temps. De nos jours, Richelieu reste pour ses admirateurs celui qui a préparé l’avènement de Louis XIV, tandis que pour ses détracteurs, tout ou presque peut lui être reproché. Richelieu est à la fois très connu et méconnu, malgré les multiples ouvrages qui lui ont été consacrés.
Dans son Testament politique, Richelieu définit les trois pôles d’une action destinée à redresser la situation de la France : la lutte contre le parti protestant, qui formait un véritable Etat dans l’Etat, son combat contre la maison de Habsbourg qui risquait d’encercler la France, rabaisser l’orgueil des Grands qui faisaient de l’ombre à la Monarchie. Dans chacun de ces domaines, quel a été l’apport de Richelieu ? Quelle vérité se cache derrière le mythe de l’homme rouge ?

Richelieu et les protestants
En 1627, les Anglais, menés par Buckingham, décident de porter secours aux huguenots de la Rochelle, mais Richelieu envoie une flotte et les Anglais sont obligés de se replier, suite à l’arrivée du maréchal de Schomberg. L’année suivante, ce bastion du protestantisme est vaincu (28 octobre 1628). Pour Richelieu, le parti huguenot est en effet dangereux, car il forme un Etat dans l’Etat et constitue un risque pour la royauté française. Il a ses assemblées politiques et ses places fortes militaires, il noue des alliances avec l’Angleterre. Par la paix d’Alès (20 juin 1629), les forteresses sont démantelées et les privilèges politiques sont supprimés pour les protestants, mais Louis XIII et Richelieu reconnaissent toutefois aux réformés la liberté de culte,
L’Edit de Nantes aurait pu être révoqué. Le principal ministre du Roi, hanté par le spectre destructeur des guerres de Religion, préfère jouer la carte de la tolérance. Richelieu ne désespère pas de ramener la France à l’unité religieuse, préoccupation majeure des hommes d’Eglise de son temps. Il n’est pas en accord avec la religion prétendue réformée. Son Traité qui contient la méthode la plus facile et la plus assurée pour convertir ceux qui sont séparés de l’Eglise, accuse les protestants d’enseigner une doctrine fausse. Le Cardinal veut œuvrer pour réunir les deux confessions rivales.

Richelieu veut mettre concrètement en place les idées de la Contre-Réforme catholique. Les guerres de religion se sont prolongées jusqu’en 1598 et les mesures réformatrices du Concile de Trente n’ont pu se mettre en place avant la première moitié du XVIIe siècle. La tâche est immense pour raviver la foi du peuple. Richelieu rédige un catéchisme clair et pédagogique, l’Instruction du Chrestien, à la fois pour instruire les fidèles et former les prêtres. Il parcourt son diocèse et convoque des synodes diocésains. Nommé cardinal en 1622, il veut assurer la formation des évêques par la mise en place de séminaires et restaurer la discipline au sein des ordres monastiques. Lorsqu’il devient ministre de Louis XIII, il poursuit avec autant de détermination son action d’homme d’Eglise au service de la Contre-Réforme catholique. Le règlement de l’Edit de Nantes est appliqué par des Commissaires envoyés par le Roi.

Réactions à la politique de tolérance de Richelieu
Richelieu dérange à la fois les protestants et les catholiques. Les protestants se sentent lésés, car il supprime leurs privilèges politiques et militaires. Les catholiques les plus fervents estiment au contraire que Richelieu fait de trop grandes concessions aux réformés et déplorent sa modération, il est selon eux trop indulgent et sa tolérance vis-à-vis des réformés prouve qu’il est de leur côté. Donc il ne satisfait ni les uns ni les autres… Au sein même du milieu catholique, deux grands partis s’affrontent :
– le parti des dévots, mené par la Reine mère, soutenue par le cardinal de Bérulle et le mystique Michel de Marillac. Ses adeptes souhaitent la révocation de l’Edit de Nantes et pensent que l’Espagne est la seule puissance capable de restaurer l’unité religieuse en Europe. Ils dénoncent « l’impiété » de Richelieu et la raison d’Etat, qui est l’image de la « raison corrompue ».
– le parti des « bons Français », qui approuve la politique de Richelieu, est plus modéré et tolère la religion réformée.
La Prise de la Rochelle est l’exemple même de cette divergence de points de vue qui partagent les contemporains de Richelieu. La reddition de la place forte est considérée par les admirateurs de Richelieu comme un véritable exploit. La digue est une extraordinaire invention, elle montre l’ingéniosité de Richelieu, car elle surpasse toutes les constructions antérieures. Mais, au lendemain de la prise de La Rochelle, la politique de tolérance de Richelieu vis-à-vis des réformés de France est loin de faire l’unanimité… D’autre part sa politique étrangère est incomprise, lorsqu’en 1629 il décide de passer des accords avec les princes protestants allemands. Pour le parti dévot, c’est un coup de poignard dans le dos ! Richelieu est considéré par ses adversaires comme un antéchrist. En réalité, ces alliances ont pour objectif de contrecarrer la volonté d’hégémonie de la Maison de Habsbourg.

Richelieu contre la maison de Habsbourg
Le contexte de la guerre de Trente Ans
Sous l’influence de Luther puis de Calvin, le protestantisme a progressé en Allemagne, ce qui divise l’Empire en deux camps opposés. La guerre de Trente Ans éclate en 1618, alors que des représentants de l’empereur Ferdinand II sont défénestrés du Palais royal de Prague par des protestants.
De son côté, l’Espagne ne cesse de développer son hégémonie. Elle est présente en Italie, où elle occupe la Sicile, le royaume de Naples et le duché de Milan, dans les Pays-Bas du Sud et en Franche-Comté. Par ailleurs l’installation des Espagnols dans les principales places fortes du Palatinat sur le Rhin inquiète Richelieu, qui surveille l’encerclement de la France par les territoires soumis aux Habsbourg de Madrid et de Vienne. Le pays risque d’être pris au piège entre ces deux grandes puissances. Il faut endiguer leur volonté d’hégémonie et préserver l’équilibre des forces européennes.

Mais la France tente au même moment de résoudre le conflit avec les protestants. Elle n’a pas alors les moyens de s’impliquer militairement dans la guerre de Trente Ans. Elle va toutefois conclure des traités d’alliances avec les adversaires des Habsbourg. Ainsi en 1624, elle signe un pacte offensif et défensif avec les Provinces-Unies (ou Pays-Bas du nord, ceux du sud étant sous domination espagnole). Puis Richelieu travaille au rapprochement avec l’Angleterre par le mariage d’Henriette de France, sœur de Louis XIII, et du futur Charles Ier d’Angleterre. Richelieu se rapproche aussi de Gustave-Adolphe, roi de Suède. Il soutient enfin les princes allemands, afin de lutter contre la volonté d’hégémonie de la puissance Maison de Habsbourg.

Pour ou contre les alliances passées par Richelieu avec les princes protestants ?
Les alliances que la France passe avec les princes protestants sont faites dans un but politique, afin de lutter contre la politique d’expansion des Habsbourg, non pour des raisons religieuses. Richelieu veut défendre l’idée de l’équilibre européen. Mais la politique extérieure de Richelieu ne fait pas l’unanimité. L’affaire de la Valteline, qui oppose en 1624-1625 les deux grandes puissances catholiques, est très controversée. Richelieu est accusé par ses détracteurs de vouloir favoriser les Grisons protestants et de sacrifier les Valtelins catholiques. Il a contre lui à la fois la reine mère, le parti dévot et le Pape, qui soutiennent l’Espagne, seule puissance capable à leurs yeux de rétablir l’unité catholique de l’Europe. Ses ennemis se déchaînent contrer lui et publient de nombreux libelles diffamatoires à son encontre. Les Espagnols critiquent les ambitions françaises en Italie.
Pour les ultra-catholiques, Richelieu est un imposteur, qui trafique avec les princes protestants. Sa politique est anti-catholique  et cette situation malsaine entraîne la subversion du royaume. Ils voudraient voir Richelieu s’allier à l’Espagne pour entreprendre une croisade contre les Turcs.
Les guerres ont entraîné la misère du peuple, car la guerre de Trente Ans a été très destructrice. Les exactions furent nombreuses : massacres d’innocents, viols, assassinats… De nombreuses voix s’élevèrent pour dénoncer ces persécutions. Le peuple était pressuré d’impôts. Richelieu fut le souffre-douleur idéal, présenté comme le grand responsable de ce conflit confessionnel, d’envergure pourtant européenne.

Richelieu tyran ou homme avant-gardiste ?
La lutte contre les Grands
Déjouer les ambitions des grands, vivier de rivaux pour le roi, tel est le troisième point essentiel du programme politique de Richelieu pour redresser la situation de la France. Richelieu pensait en effet que la plus grande menace pour le royaume venait de la rivalité des Grands. L’état royal à l’époque de Richelieu est encore une monarchie féodale. Le ministre de Louis XIII veut rompre avec ce lourd passé et ouvrir la voie de la modernité. Mais pour les Grands, Richelieu est un tyran sanguinaire, destructeur de l’ancienne société. Gaston d’Orléans en est le chef de file.
De nombreux complots sont fomentés contre Richelieu, car sa politique gêne les ambitions de certains Grands. Les tentatives d’assassinat se sont répétées jusqu’à la mort du cardinal-ministre. De lourds châtiments étaient réservés à ceux, qui conspiraient contre le Roi et son ministre : leurs charges étaient supprimées et leurs châteaux détruits, ou bien ils étaient exilés. Richelieu a manqué de diplomatie en faisant décapiter plusieurs Grands (le 19 août 1626, Chalais, qui a projeté d’assassiner Richelieu, est exécuté à Nantes. Le 10 mai 1632, c’est au tour du maréchal Louis de Marillac, qui a été un des acteurs de la journée des Dupes. Le 30 octobre 1632, le duc de Montmorency, qui a fomenté un complot avec l’aide de Gaston d’Orléans, est décapité à Toulouse. Le 12 septembre 1642, Cinq-Mars et de Thou sont exécutés à Lyon pour rébellion contre l’armée et complicité avec l’Espagne). Suite à l’arrestation d’Henri de Montmorency, Gaston d’Orléans rédige un Manifeste, dans lequel il dénonce « les pernicieux desseins du Cardinal ». Il lui reproche d’usurper l’autorité de Louis XIII et d’avoir trop d’ascendance sur lui…

Un grand  ministre
Richelieu a été sujet à de multiples griefs, car sa volonté de faire évoluer une société encore féodale dans de nombreux domaines, a bousculé les traditions. Il est à la charnière de deux périodes, entre le XVIIe siècle toujours tourné encore vers le passé et le siècle des Lumières. Cette société était basée sur des privilèges, des codes et le sens de l’honneur. La pensée était toujours fondée sur les analogies et la croyance en les présages… Un cadre rigide et archaïque dont Richelieu a voulu se libérer pour mettre en place la pensée moderne. En conflit perpétuel avec les Grands, le ministre de Louis XIII s’est fait de nombreux ennemis parmi les puissants de ce monde.

Mais sous l’amoncellement des libelles diffamatoires et des railleries qui furent portées contre lui, des témoignages vantent au contraire ses qualités d’homme d’Etat. Les écrivains engagés qui étaient à son service, tel Jean de Silhon, ont laissé des témoignages laudatifs qui vantent sa politique fondée sur le Raison. Richelieu est décrit comme un homme providentiel, qui a su redresser la situation désastreuse de la France après la mort d’Henri IV. Il est comparé à Atlas, qui porte sur ses épaules le royaume de France. La politique de Richelieu fut soutenue par de nombreux théoriciens de son époque, favorables à la monarchie absolue. Ainsi pour Philippe de Béthune, le châtiment est parfois nécessaire pour assurer la sûreté de l’Etat. La nécessité « fait la loi » et les transgressions judiciaires sont nécessaires pour assurer sa sauvegarde. Les écrivains étatistes comme Jean de Sirmond dénoncent aussi l’égocentrisme des Grands, qui font passer leurs intérêts personnels avant ceux de l’Etat. Ceux qui soutiennent le ministre de Louis XIII louent aussi l’homme d’Eglise, qui mit concrètement en oeuvre les réformes du Concile de Trente.

Richelieu homme de culture
Richelieu n’était pas simplement homme d’Etat et homme d’Eglise. Il était aussi homme de culture. Il a su s’entourer des plus grands maîtres de son temps pour embellir ses différentes demeures (Palais Cardinal à Paris, châteaux de Richelieu et de Rueil-Malmaison). La ville et le château de Richelieu formaient un programme architectural savant. Le château a été détruit au début du XIXe siècle par un marchand de biens, Alexandre Bontron. Il est toutefois bien connu grâce à de nombreuses gravures et des plans. Si la ville était la vitrine du pouvoir, le château devait célébrer la grandeur de la monarchie française. La grande galerie, qui occupait l’étage de l’aile nord, était très novatrice pour l’époque. Longue de 70 mètres, elle était ornée de vingt tableaux qui évoquaient les grandes lignes de la politique de la France de 1627 à 1636. La monarchie française était ainsi montrée triomphante de tous ses ennemis, à la fois intérieurs et extérieurs.
Dans plusieurs de ces tableaux, le Roi et son ministre étaient représentés ensemble, au premier plan. Richelieu apparaît ainsi comme un « double » du Roi, cette association rappelant le pouvoir bicéphale qui les associait. Les grandes galeries étaient à la Renaissance des espaces privés. Elles deviennent au XVIIe siècle des lieux publics, qui ont pour finalité d’exalter la gloire du commanditaire. Elles ont désormais une fonction d’apparat et de prestige. Cette mise en scène annonce celle de la galerie des Glaces à Versailles, où l’image de Louis XIV, célébrant ses victoires militaires, deviendra grandiose.

Reconstitution virtuelle de la grande galerie du château de Richelieu (cliché Mairie de Richelieu)

Richelieu pratiqua aussi une politique culturelle. En 1635, il créa l’Académie française, dont le but était de réformer et de purifier la langue, instrument indispensable à l’unité du royaume. L’Académie de sa ville nouvelle dans le Poitou servait de relais. Dans cet établissement destiné aux jeunes nobles de la région, l’enseignement se faisait en français et non en latin. Cette cité idéale devait rayonner dans toute l’Europe, accueillir les plus grands savants et les plus grands maîtres. Richelieu fit aussi reconstruire la Sorbonne, il accorda son soutien aux écrivains et aux artistes. Sa politique culturelle rayonna sur une partie du monde. Son action placée sous le signe de la raison et sa capacité de travail hors normes lui ont permis d’apporter une contribution déterminante dans de multiples domaines.

Pour en savoir plus :
Marie-Pierre Terrien, Richelieu vu par ses contemporains, Cholet, Editions Pays et Terroirs, 2014.